Dans l’histoire de l’art, bien peu d’épisodes ont autant marqué les mémoires et l’histoire que celui de l’oreille tranchée de Vincent Van Gogh. C’est dans la nuit du 23 décembre 1888, à Arles, le peintre tourmenté passe à l’acte après une violente dispute avec son ami et compagnon de création, Paul Gauguin. Tous deux partageaient alors la Maison jaune, lieu rêvé par Van Gogh comme un atelier commun, mais leur tempérament passionné et leurs visions opposées de l’art allaient transformer ce rêve en drame. Une désillusion qui plongera Vincent Van Gogh dans les abîmes de la solitude et le chaos.

Un geste extrême, devenu l’un des symboles de la souffrance intérieure de l’artiste, continue encore aujourd’hui d’alimenter les réflexions sur le lien fragile entre génie créatif et tourments personnels.
Un geste qui illustre la frontière délicate entre passion et souffrance, de ce feu qui consume autant qu’il illumine. Ainsi, l’œuvre demeure un miroir de l’âme, chacun à réfléchir sur le prix du génie et la fragilité de l’existence humaine.

Au Lucernaire, William Mesguich et Alexandre Cattez incarnent avec fièvre et ardeur deux géants de la peinture moderne dans une mise en scène signée Cliff Paillé, coécrite avec le biographe David Haziot.
Une histoire existe tant qu’on la raconte. Celle de Vincent Van Gogh et de Paul Gauguin, de leur brève et orageuse cohabitation à Arles à l’hiver 1888, continue de nous fasciner. En neuf semaines, les deux peintres ont inventé, dans la douleur et l’excès, les bases de l’art moderne

Le plateau du Lucernaire, nu comme un atelier encore en chantier, accueille cette rencontre explosive. Un décor épuré et minimaliste pour magnifier un jeu d’artistes exceptionnel
William Mesguich donne à Van Gogh une intensité bouleversante : impatience, fragilité, fulgurances. Alexandre Cattez campe un Paul Gauguin plus sûr de lui, orgueilleux, parfois cruel, mais traversé par la même impulsion créatrice. Entre eux, l’amitié vire à la rivalité, la complicité à la déchirure. L’histoire raconte une amitié qui vogue sur une mer agitée et fragile, elle oscille sur des flots passionnels entre turbulences et nuances.
Le texte, nourri des recherches de David Haziot, n’idéalise rien. Les dialogues font entendre autant de fraternité que de violence, l’espoir comme l’inévitable désastre. Le spectateur connaît l’issue ( ce soir funeste où Van Gogh se mutile ) mais il assiste surtout à l’affrontement de deux visions de l’art : la couleur pure et solaire contre l’intériorité tourmentée

Dans cette formidable joute, l’émotion ne jaillit pas tant de la reconstitution historique que de ce que la pièce laisse affleurer en filigrane. Car bien au-delà des existences cabossées de ces deux Artisted, demeure l’Art. L’Art, non pas comme ornement ou simple héritage, ou même un don mais comme une nécessité vitale, une brûlure intérieure qui consume et sauve tout à la fois. Il apparaît alors que ce n’est pas la blessure qui définit ces êtres, mais la création qui transcende leur chaos, leur donnant cette part d’éternité que rien n’a pu altérer .

À la sortie, il s’impose à l’évidence que ce duo de fureur mais aussi de tendresse, magnifiquement interprété, est bien plus qu’un épisode de biographie. C’est une parabole sur la création, sur l’impossible fraternité et sur ce prix terrible qu’ils paient pour nous léguer ce qu’on appelle : Le Génie. Une tragédie qui s’est muée indéniablement en lumière sur la scène du Lucernaire
Gauguin – Van Gogh
Théâtre Le Lucernaire
