Dans cette interview profondément intime, l’auteure de La clé des ténèbres revient sur l’origine réelle de son roman, inspiré de son propre vécu d’emprise psychologique au travail. À travers ses réponses d’une grande intensité, elle explore la frontière entre le silence et la parole, la domination et la résilience, la peur et la lumière. Écrire fut pour elle un acte de survie autant qu’un geste de vérité : transformer la douleur en lucidité, et la lucidité en force.
Entre introspection et engagement, La clé des ténèbres devient une œuvre de réparation, mais aussi un cri apaisé pour toutes celles et ceux qui cherchent, eux aussi, leur propre clé

– L’interview –
Clélia Souillard
Art Scène Radio : Votre roman s’inspire d’une histoire vraie. Qu’est-ce qui vous a décidée à franchir la frontière entre le vécu et la fiction ? L’écriture fut-elle un exutoire pour vous ?
Clélia Souillard : Mon roman s’inspire effectivement de mon histoire personnelle. Ce qui m’a poussée à franchir la frontière entre le vécu et la fiction, c’est d’abord le besoin de rendre visibles des mécanismes encore trop méconnus, trop banalisés.
Il faut être lucide : aujourd’hui encore, ces schémas d’emprise et de harcèlement se répètent dans le monde du travail, souvent dans le silence. J’en avais assez qu’on considère cela comme quelque chose de “normal”, comme une fatalité du milieu professionnel.
J’ai voulu mettre la lumière sur ce qui se passe dans l’ombre, mais aussi offrir au lecteur la possibilité de s’identifier à travers un personnage de fiction. Le roman permet une certaine distance émotionnelle, tout en restant profondément vrai.
Et oui, l’écriture a été un véritable exutoire, une forme de thérapie silencieuse. Je n’arrivais pas à poser les mots à l’oral, par pudeur ou par peur de déranger. Écrire m’a permis d’exprimer sans filtre, sans m’autocensurer, quitte à bousculer. Parce que parfois, dire les choses dans leur vérité brute, c’est déjà un acte de libération.
Art Scène Radio : Vous écrivez : “Il ne criait jamais. Il posait sa voix comme un scalpel.” Comment avez-vous travaillé ce ton si maîtrisé, cette tension entre douceur et cruauté ?
Clélia Souillard : Cette tonalité maîtrisée est en réalité la force de ce que j’ai vécu. Elle vient du réel, ce n’est pas une construction littéraire, mais une empreinte. Elias Dorn incarne cette forme de violence feutrée qui n’a pas besoin de cris pour exister. Il tranche sans hausser le ton, il anesthésie par le calme.
C’est cette contradiction, ce paradoxe du prédateur tranquille, que j’ai voulu rendre perceptible dans l’écriture. La douceur, ici, est une arme : elle masque la cruauté, elle la sublime presque, jusqu’à ce qu’on ne sache plus distinguer la main qui caresse de celle qui contrôle.
J’ai travaillé cette tension comme un fil tendu entre deux psychés : celle du bourreau et celle de la victime. La sienne, parfaitement orchestrée, qui dissèque sans trembler. Et la mienne, qui encaisse en silence, dans une résistance invisible.
J’ai longtemps cru que la maîtrise était une forme de survie. Alors, j’ai écrit avec la même retenue que celle que j’avais dans le réel, une écriture à voix basse, mais qui tranche à son tour. Ce ton-là, c’est le prolongement du traumatisme : il dit l’impossibilité du cri, la lucidité glacée de celui qui observe sa propre douleur

La clé des ténèbres explore l’emprise, la peur, mais aussi la résilience. Quelle place occupe la lumière dans votre écriture ?
La lumière, dans La clé des ténèbres, n’est pas un décor. C’est un état de conscience. Elle représente la résilience du personnage principal, mais aussi celle des présences silencieuses autour d’elle, ces âmes qui résistent sans bruit.
J’ai choisi de ne faire apparaître la lumière qu’à la toute fin du roman, parce qu’elle ne m’était pas accessible dans le réel à l’époque des faits. Dans l’obscurité, on ne voit rien d’autre que la survie. Ce n’est qu’après, avec le recul, qu’on comprend qu’une clarté était déjà en train de naître dans les fissures.
Je voulais que le lecteur ressente cette lente émergence, ce passage initiatique entre la sidération et la lucidité, entre la peur et la reconstruction.
La lumière, pour moi, n’existe qu’au contact de l’ombre. Elle n’est pas l’opposé du noir, elle en est la métamorphose. C’est dans cette tension que se trouve la véritable force : celle d’accepter, puis de renaître.
Vous évoquez “les silences complices”. Selon vous, pourquoi le mutisme collectif autour de ces violences demeure-t-il si fort, même aujourd’hui ?
Je crois qu’il y a d’abord un état de sidération collective. Lorsqu’un système d’emprise s’installe, chacun sent confusément que quelque chose ne va pas, mais la peur paralyse : peur d’être le suivant, peur d’être mis à l’écart, peur de perdre sa place simplement pour avoir osé nommer l’injustice.
Dans La clé des ténèbres, j’ai voulu montrer cette dimension presque sectaire du pouvoir qu’exerçait Elias Dorn. Il imposait une domination psychique nourrie du silence des autres. Cette mégalomanie cachait une fragilité profonde, celle d’un homme incapable de se confronter à sa propre part d’ombre.
Le mutisme collectif demeure parce que nous avons peur, tout simplement. Peur de voir, peur de savoir, peur d’être mêlés. Se confronter à la souffrance d’autrui, c’est aussi se confronter à ses propres lâchetés.
Mais ce confort du silence est une forme de complicité. Moi, j’aime la justice. Et je ne vois pas pourquoi les victimes devraient continuer à se taire pour préserver les apparences de ceux qui leur ont fait du mal.
Je sais que ce discours dérange. Mais après tout, je préfère être détestée pour une cause juste qu’aimée pour un mensonge. C’est aussi ça, La clé des ténèbres : choisir la vérité, même quand elle brûle.
Votre style est d’une intensité presque mystique. Y a-t-il une dimension spirituelle ou rédemptrice dans votre rapport à l’écriture ?
Oui, il y a une dimension spirituelle, mais elle s’exprime d’abord à travers la dérive même du pouvoir qu’exerce Elias Dorn. Il avait construit autour de lui une véritable croyance, un système quasi sectaire où tout devait graviter autour de sa vision.
Il rêvait d’une entreprise autonome, repliée sur elle-même, avec ses commerces, sa crèche, sa bière : une micro-société où chacun aurait dépendu de lui, jusque dans sa vie intime. Ce besoin d’omnipotence illustre à quel point l’homme peut confondre la création et la possession.
Pour moi, la véritable dimension spirituelle de l’écriture se trouve à l’opposé de cette folie de contrôle : elle réside dans la libération. Écrire m’a permis d’exorciser cette emprise, d’en comprendre les mécanismes, mais aussi de transformer l’expérience en quelque chose d’universel.
Là où lui cherchait à dominer, j’ai choisi de sublimer. En ce sens, oui, il y a eu une forme de rédemption : non pas dans la vengeance, mais dans la transmutation, faire d’une blessure une vérité, d’une chute une lumière.
La clé des ténèbres est le titre de votre livre. Que suggère-t-il ? Quelle est cette “clé” pour vous ?
La clé des ténèbres est une métaphore de la traversée intérieure. Cette clé ouvre la porte de ce qu’on ne veut pas voir : nos ombres, nos blessures, nos contradictions. Elle ne délivre pas, elle révèle.
Elle symbolise le moment où l’on cesse de fuir la douleur pour enfin la regarder en face. Tant qu’on reste dans la peur, la serrure demeure close. Mais dès qu’on accepte d’entrer dans l’obscurité, la lumière commence à réapparaître.
Le titre porte aussi l’idée que chacun détient sa propre clé : celle de sa survie, de sa lucidité, de sa résilience. Écrire La clé des ténèbres, c’était descendre dans mes ténèbres pour y trouver le sens, et comprendre qu’il faut parfois traverser la nuit entière pour retrouver l’aube

Si votre livre pouvait transformer quelque chose, que voudriez-vous qu’il change ?
J’aimerais qu’il change notre regard sur les victimes. On croit souvent qu’une victime doit crier ou s’effondrer pour être entendue. Mais la plupart se taisent — par peur, par sidération, par instinct de survie. Ce silence n’est pas une faiblesse : c’est un mécanisme de protection.
À travers ce livre, j’aimerais que l’on apprenne à lire ce silence autrement, qu’on cesse de juger la réaction pour écouter la douleur qui ne se dit pas.
Je rêve d’un accompagnement réel des victimes, avec des moyens humains et psychologiques à la hauteur des enjeux. Si mon livre peut contribuer à briser l’impunité et éveiller les consciences, il aura rempli sa mission : transformer la souffrance en lucidité, et la lucidité en mouvement.
Enfin, que diriez-vous à celles et ceux qui vivent encore sous emprise et n’ont pas trouvé les mots pour le dire ?
Je leur dirais d’abord que ce n’est pas leur faute. L’emprise s’installe lentement, subtilement, jusqu’à devenir une norme émotionnelle. On finit par confondre le contrôle avec l’attention, la peur avec la loyauté.
Prendre conscience de ce mécanisme, c’est déjà un premier pas vers la liberté. Cela demande du temps, du courage et beaucoup de douceur envers soi-même. L’important est de ne pas rester seul.
Si vous vous sentez constamment mal à l’aise, si vous doutez de vous sans comprendre pourquoi, c’est déjà un signal d’alarme. Se faire accompagner, c’est réapprendre à penser, à parler, à respirer par soi-même.
L’emprise déforme la perception, mais la conscience la rétablit. Et le jour où l’on comprend que le silence n’est plus une protection mais une prison, on tient déjà en soi la clé des ténèbres. Même si la justice humaine ne répond pas toujours à la hauteur de la plainte, la vérité, elle, a sa propre mémoire. Et elle sait attendre.

Une interview bien menée, l’auteure a eu tout le loisir de s’exprimer et surtout de nous donner l’envie pressante de lire son chef-d’œuvre.
Merci art scène radio.