Fondée en 2018, AYN GALLERY s’est imposée comme un espace de réflexion et d’exigence, où l’accompagnement des artistes se pense sur le temps long et s’ancre dans une ligne curatoriale rigoureuse. Entre regard sensible, travail éditorial et dialogues entre les rives de la Méditerranée, sa fondatrice, Yasmine Azzi-Kohlhepp, revient sur la genèse de la galerie, son engagement auprès des artistes et sa conception de l’art comme lieu de transmission, de nuance et de partage.
– INTERVIEW –
Yasmine Azzi-Kohlhepp

Djazia Ahrénds – Benhabilés : Yasmine Azzi-Kohlhepp, pour commencer simplement, qu’est-ce qui vous a donné envie de créer AYN GALLERY en 2018 ?
Yasmine Azzi-Kohlhepp : En 2018, j’ai créé AYN GALLERY, à un moment de bascule sociale, alors que je dirigeais deux espaces côte à côte : l’un dédié au design (mobilier et objets – grands noms ayant marqué leur époque et jeunes créateurs contemporains), où j’intégrais déjà des œuvres d’art, et l’autre entièrement consacré à l’art contemporain. Ce dialogue m’a appris à composer des ambiances et à mettre les œuvres en situation, afin d’aider les visiteurs et les collectionneurs à se projeter. Puis le Covid a bouleversé cet équilibre : je n’ai pas pu maintenir les deux lieux et j’ai conservé le plus petit. Cela a rendu évidente la nécessité de recentrer le projet.
AYN GALLERY est née de là, du besoin d’un espace capable d’accompagner des artistes avec exigence, sur la durée, et de construire autour de leurs œuvres des contextes de lecture solides, afin que leur travail soit pleinement compris, défendu et partagé.
Le nom AYN, qui signifie à la fois « œil » et « source », est très poétique et imagé. Que raconte-t-il de votre manière de regarder l’art aujourd’hui ?
AYN, ce sont d’abord mes initiales, mais le nom signifie aussi, en arabe et en hébreu, « l’œil » et « la source ». « L’œil », c’est l’exigence du regard: prendre le temps de voir de près et refuser les lectures toutes faites. C’est un rapport à l’œuvre qui s’attache autant à la forme, aux matières et à la lumière qu’aux contextes et aux histoires qui la traversent. « La source », c’est l’idée de revenir à ce qui nourrit une pratique : les gestes, les récits, les transmissions, les géographies intimes.
AYN, pour moi, c’est une ligne curatoriale portée par un travail éditorial (textes, catalogues, publications) : c’est ma manière d’aborder l’art. C’est aussi un espace entre la France et l’Algérie, entre les rives et les générations. C’est ce qui a fait naître l’idée d’ouvrir une galerie à Oran, en Algérie

Vous accompagnez des artistes venus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et de la diaspora. Qu’est-ce qui vous touche en premier chez un artiste : son histoire, son geste ou son regard sur le monde ?
Aujourd’hui, AYN accompagne surtout des artistes algériens et de la diaspora, avec une ouverture internationale. J’aime aussi créer des dialogues, comme je l’ai fait avec la regrettée Marion Boehm (artiste plasticienne allemande) et Roger Moukarzel (photographe libanais).
Pour l’Afrique subsaharienne, je suis en pourparlers et je prends mon temps ; je ne veux pas « signer » vite, je veux pouvoir accompagner sur la durée. Une galerie est aussi un investissement personnel et financier, la réflexion est donc indispensable.
Ce qui me touche d’abord chez un artiste, c’est la justesse du propos et du geste ; la manière dont l’œuvre tient, parle et crée une relation avec le regardeur. Certaines œuvres s’imposent immédiatement, non pas seulement parce qu’elles racontent, mais parce qu’elles imposent une présence. D’autres ouvrent parfois plusieurs niveaux de lecture. L’histoire personnelle compte, bien sûr, mais elle ne remplace jamais l’œuvre.
Votre travail ne s’arrête pas à l’exposition. Pourquoi est-il important pour vous de soutenir les artistes sur le long terme
Absolument, mon travail ne s’arrête pas à un accrochage ou à une exposition ; ce n’est que l’amorce. Parce que le travail d’un artiste ne se construit pas à la vitesse de l’actualité. Le long terme lui permet de consolider sa recherche, d’aller au bout d’une intuition et d’assumer des prises de risque avec son galeriste.
Soutenir sur la durée, c’est une responsabilité. Entre l’artiste et le galeriste, la fidélité et la confiance sont essentielles ; l’artiste est souvent seul, et son premier public, c’est son galeriste. C’est un compagnonnage
L’art ne prend tout son sens que lorsqu’il transmet la tolérance au-delà des différences, qui deviennent une source de richesse et de complémentarité. Il agit comme un catalyseur puissant, redéfinissant notre lien avec nous-mêmes, notre environnement et notre humanité
Yasmine Azzi-Kohlhepp
Mon rôle, c’est aussi de produire des contextes (expositions hors les murs, textes, éditions), d’organiser la circulation des œuvres, notamment en foires, et de préserver la cohérence d’un parcours. Le rôle d’une galerie ne s’arrête pas à « montrer » : elle doit accompagner, structurer et défendre une trajectoire
Si quelqu’un découvrait la galerie pour la première fois, qu’aimeriez-vous qu’il comprenne immédiatement de votre démarche ?
J’aimerais qu’on comprenne immédiatement qu’AYN n’est pas une vitrine, mais une galerie avec une démarche : un regard, des choix, des expositions accompagnées de publications, et des œuvres défendues avec cohérence
Parlez-nous des Éditions du Crieur Public, cofondées à Hambourg en 2010.
Après une carrière de journaliste, j’ai rejoint mon mari en Allemagne, où j’ai vécu dix ans. À Hambourg, j’ai été chargée de cours à l’Université de Hambourg.
À partir de 2005, l’actualité et les débats qui traversaient alors la société Française m’ont conduite à construire un cours en trois volets : colonisation, immigration, révoltes des banlieues de 2005. En travaillant sur la question coloniale, j’ai découvert un fait qui m’a bouleversée : le zoo où nous emmenions nos enfants avait été lié, au début du XXᵉ siècle, aux « spectacles ethnographiques » popularisés par Carl Hagenbeck, un modèle ensuite exporté et repris en France comme en Angleterre. Mes étudiants n’en avaient jamais entendu parler ; j’ai compris à quel point certaines parts de l’histoire restaient invisibles.
C’est dans ce contexte qu’est née l’idée de créer, avec mon mari, une maison d’édition, puis de contacter l’historien Pascal Blanchard, dont les travaux faisaient autorité sur ces questions.
Les Éditions du Crieur Public, nommées en référence au « crieur public », ancêtre du journaliste, sont nées à Hambourg en 2010, avec une ligne simple : éditer, traduire et faire circuler des textes qui traversent les frontières, notamment entre les mondes francophone et germanophone
Notre premier projet éditorial a été la traduction allemande d’un ouvrage de référence paru chez La Découverte autour des « zoos humains », auquel j’ai tenu à ajouter un volet iconographique, notamment sur les cartes postales et la circulation des images, qui ont durablement nourri les imaginaires. Le livre a été accompagné d’une exposition itinérante dans les universités, pensée comme un espace de débat.
Aujourd’hui, la maison d’édition prolonge naturellement mon travail curatorial : Donner une durée aux projets par l’édition, catalogues, textes, publications bilingues, et accompagner les artistes au-delà du temps de l’exposition. C’est le cas, par exemple, avec BAYA Mahieddine Et tout devient couleur, Until All Is Color (texte de Dalila Azzi), publié à l’occasion de l’exposition actuelle à la Grande Mosquée de Paris, présentée jusqu’au 12 janvier 2026

Vous défendez des voix du Sud et des dialogues Orient–Occident. Dans le contexte géopolitique actuel, l’art peut-il encore être un espace de nuance, de réconciliation, de rencontre et de partage, sans être instrumentalisé ?
Je défends des voix du Sud et des dialogues Orient–Occident parce qu’ils ouvrent d’autres points de vue, au-delà des idées toutes faites. Dans le contexte actuel, l’art peut encore être un espace de nuance, de rencontre et, parfois, de réconciliation, à condition de ne pas réduire les œuvres à un message. Il prend tout son sens quand il transforme la différence en richesse et nous ramène à une humanité partagée.
L’instrumentalisation existe, parfois inévitablement. La réponse, c’est la rigueur : choisir des œuvres qui résistent aux simplifications et construire autour d’elles des contextes de lecture justes.
Si AYN GALLERY était une source au sens propre du terme, que souhaiteriez-vous qu’elle irrigue en priorité dans le paysage artistique : les artistes, les institutions ou le regard du public ?
Si AYN était une source au sens propre, j’aimerais qu’elle irrigue d’abord le regard du public, parce que c’est là que tout commence. Une œuvre prend toute sa dimension quand elle rencontre un regard attentif, disponible, qui accepte de prendre le temps.
Ce regard se forme lorsque les œuvres sont mises en situation et accompagnées avec justesse. Cela se construit dans la relation aux artistes : ma priorité reste de soutenir leur recherche et de leur offrir un cadre solide pour que le travail puisse s’épanouir. C’est un travail de patience et de longue haleine

