Papa ! , Sans conteste l’un des plus beaux mots du monde, celui qui naguère suffisait à effacer tous les tracas. Le petit Wolfgang adore son père, Léopold Mozart, son guide, son modèle, son dieu vivant. Mais vient le temps où l’enfant s’élève plus haut que le maître, et l’admiration se mue en dédain. L’un rompt, s’émancipe, grisé de passions nouvelles ; l’autre souffre, se résigne, cède sa place, contraint d’inventer des liens différents. Un drame silencieux qui, peut-être bien, s’immisce dans toute relation entre père et fils… Avec la grâce du compositeur, Éric-Emmanuel Schmitt fait vibrer le plus déchirant des chants, celui de l’amour filial et paternel. Sur Actumedia.fR, nous avons l’honneur de recevoir Éric Emmanuel Schmitt

– INTERVIEW –
Eric Emmanuel Schmitt
Djazia Ahrénds – Benhabilés : Vous étiez destiné à la philosophie. À quel moment l’écriture a-t-elle pris le dessus sur la pensée ?
Éric-Emmanuel Schmitt : En réalité, l’écriture a précédé la philosophie. Lorsque j’étais enfant, vers 7 ou 8 ans, je rentrais de l’école et j’écrivais des histoires. Tout le monde autour de moi — mes parents, mes instituteurs, mes professeurs — avait compris que j’étais écrivain… sauf moi. J’écrivais aussi naturellement que je respirais, comme un pommier fait des pommes.
Puis il a fallu faire des choix d’études, choisir un métier. J’ai alors décidé de me tourner vers la philosophie, puis vers l’enseignement universitaire. Et j’ai adoré cela. Mais le succès de ma première pièce, La Nuit de Valognes, puis surtout celui du Visiteur, ont changé les choses. À partir de là, j’ai pu me consacrer entièrement à l’écriture.
Vos œuvres sont aujourd’hui étudiées dans les écoles. Cela vous rapproche-t-il de l’enseignant que vous étiez ?
J’ai parfois l’impression de n’avoir jamais quitté l’école. J’adorais apprendre enfant, et j’aime toujours apprendre aujourd’hui. L’école est pour moi un lieu d’élévation.
Mais c’est vrai que c’est étrange de se savoir étudié. Quand on m’a dit que mes textes étaient au programme, j’ai d’abord été inquiet : je préférais être un auteur choisi librement. Puis d’anciens élèves m’ont rassuré en me disant qu’ils avaient pris du plaisir à me lire. Et c’est cela qui compte.
Le succès change-t-il votre manière d’écrire ?
Il donne surtout de la force. Savoir que mes livres sont attendus, c’est comme un rendez-vous amoureux. Cela nourrit et encourage.
Mais lorsque j’écris, je suis entièrement avec mes personnages. Je ne pense pas au public. Je suis plongé dans leur vie, leur vérité.
Aujourd’hui, écrivez-vous avec plus de liberté ou plus de responsabilité ?
Plus de responsabilité. Au début, j’avais peur d’être ignoré. Aujourd’hui, j’ai peur de décevoir. Je pense à ces lecteurs qui économisent pour acheter un livre ou voir une pièce. Je ne veux pas trahir leur confiance. Mais cette pression donne aussi des ailes

Dans votre livre « Juste après Dieu, il y a papa », vous parlez d’un père et d’un fils… mais aussi de vous ?
On écrit toujours avec ce que l’on est. Je suis à la fois fils et père. Mais la fiction permet d’aller plus loin que le simple témoignage. Elle offre une liberté et une profondeur que le récit strictement autobiographique n’a pas toujours.
D’où vous vient l’inspiration ?
De la vie. Mais je ne suis pas un observateur, je suis un empathique. Je ressens les autres de l’intérieur. Je peux parler avec quelqu’un pendant une heure sans savoir la couleur de ses yeux… mais je connais la couleur de son regard. Ce que je capte, c’est l’émotion. C’est cela qui nourrit mon écriture.
Dans cette histoire, qui souffre le plus : le père ou le fils ?
Les deux. Parce qu’il y a de l’amour, et l’amour contient toujours de la joie… et de la douleur.
Le père aime tellement qu’il veut protéger, quitte à étouffer. Le fils, lui, veut être libre sans renier cet amour. C’est une tension universelle.
Grandir, est-ce trahir ceux qui nous ont construits ?
Non, ce n’est pas trahir, c’est se séparer. Dire : “je vais vivre ma vie”. C’est une coupure nécessaire, souvent douloureuse. On pourrait dire qu’un fils doit symboliquement “tuer” son père pour devenir lui-même. Mais jamais un père ne souhaite cela. C’est une relation asymétrique, à la fois belle et douloureuse.
Une question plus personnelle… Votre livre Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran m’a profondément marquée. Est-ce que vous écrivez ce que vous pensez… ou pour vous transformer ?
Quand je prends la plume, je ne sais pas ce que je vais découvrir. Chaque livre est une aventure. Je dis souvent que je ne suis pas le père de mes livres, mais leur fils. Ce sont eux qui m’ont fait grandir. Ils m’ont rendu plus compréhensif, plus aimant.
Merci infiniment pour cet échange. Vos mots nous rappellent l’essentiel et nous réconcilient avec l’humain
